[Oscar 2017] Theodore Ushev : Vaysha l’aveugle – l’interview

Grande année pour Theodore Ushev, qui voit son dernier court-métrage produit avec l’ONF, Vaysha l’aveugle, ratisser les festivals et même arriver jusqu’à la liste définitive des films nommés aux Oscar en 2017 ! Ayant rencontré Theodore à Annecy, avant même tous ces succès, j’ai pu revenir en sa compagnie sur ses précédents courts-métrages, dont Sonámbulo, et parler avec lui de passé, de présent…et bien sûr, de futur !

Theodore Ushev

Alors, depuis que je viens à Annecy, je ne cesse de tomber sur vos travaux. La première fois ce fut par hasard, avec Gloria Victoria, puis chaque année, ce fut “Ah ! Il y a le nouveau Ushev, je le prends !” (Rires) Quel est le futur pour vous après Vaysha, l’aveugle ?

J’ai fait un long-métrage en live, tourné au Canada, qui reprend en partie les thématiques que vous avez souligné dans mes différents travaux, et je vais faire un autre court-métrage en animation.

Mais celui-ci sera bien plus long à élaborer que mes travaux précédents puisqu’il sera fait à base d’une technique très laborieuse, qui est la peinture à l’encaustique, l’une des plus anciennes manières de faire des portraits que l’humanité connaisse.

La peinture à l’encaustique se fait avec une base de cire chauffée qui permet de créer une émulsion, d’y ajouter des pigments et de former un dessin. Chaque image de mon prochain projet sera faite de cette manière, et chaque image créée sera à nouveau fondue pour donner la suivante, ce qui implique un temps de conception qui sera bien plus long que ce que j’ai pu faire auparavant.

Mais revenons tout d’abord à Sonámbulo (diffusé en 2015 à Annecy) qui tranche complètement avec vos courts précédents.

A propos de Sonámbulo, je ne me souviens pas de comment j’ai fait ce film. J’étais même dans un état de somnambulisme latent. Ce qui est intéressant, c’est que Sonámbulo est en train d’avoir une carrière que je n’imaginais pas qu’il aurait. Il a été acheté et loué par de nombreux musées  d’art contemporain pour leurs collections. Très récemment, le Moma (Museum of Modern Art, ndlr) de San Francisco l’a acheté et, via sa coopération avec l’aéroport de San Francisco, va le montrer là-bas durant un mois. Ça fait des milliers de personnes qui vont pouvoir voir le film, une sacrée carrière.

On parle souvent de la distribution des courts-métrages, voilà un exemple que je n’ai jamais vu ailleurs, savoir que le film sera diffusé dans la salle avant le check-in et 40 millions de personnes qui vont passer par là et qui vont avoir l’opportunité de le voir.

Les américains ont un rapport différent à l’art, notamment dans ce que vous venez de dire. En France, c’est inimaginable de passer un court comme Sonámbulo dans un aéroport, parce qu’on estimera que c’est quelque chose qui est plus issu des Beaux-Arts, de quelque chose de noble, qu’à l’animation.

Sincèrement, pour moi, il n’y a pas de différence entre les Beaux-Arts et l’animation car l’animation a toujours fait partie des Beaux-Arts. Bien sûr, l’animation existe aussi pour divertir le public, elle est de qualité et ça ne veut pas dire qu’il y ait impossibilité que les deux coexistent.

En réalité, ils coexistent depuis toujours : il y avait beaucoup de liens entre Disney et les Beaux-Arts à l’époque de ses premiers longs-métrages, et le studio abritait beaucoup d’artistes dont la modernité représentait leur temps (l’exposition “Il était une fois Walt Disney” de 2007 au Grand Palais avait notamment mis ça en lumière, ndlr).

Les Beaux-Arts ne sont pas un sale mot non plus…

En Europe, c’est surtout utilisé pour ségréguer les œuvres et affirmer un bon goût en société. Pour en revenir à Vaysha, dont j’ai dit que c’était une synthèse de votre trilogie et de vos courts précédent, car vous allez chercher dans le passé les évocations de la propagande, de la guerre, et vous reproduisez fidèlement cette obsession pour un futur souhaité, ce qui est triste car ça se fait au détriment du présent.

Tout à fait.

Et c’est une boucle thématique qui se referme avec Vaysha, qui met en scène ce que je viens de vous énoncer.

Exactement. Avec ce film je voulais faire quelque chose d’hyper accessible pour être compris par un maximum de personnes, avec à l’intérieur ce message que vous avez énoncé, cette notion de manque du présent dans nos vies. On est toujours obsédé par le futur ou par le passé, il faut cesser d’être nostalgique d’une époque et craindre l’arrivée d’une autre et analyser ce qui se passe maintenant.

Le philosophe Jean-Luc Nancy a évoqué ça récemment, cette notion de manque de présent, dans les films et dans nos vies, et cette concentration sur le passé et le futur nous empêche de nous donner à  cent pour cent sur le présent. Et dans Vaysha, le présent est quasi inexistant : il n’existe que via quelques images en début de métrage et par le son, qui malgré ce que montre les deux cadres à l’écran, le son est toujours celui du présent.

Ce qui, là encore, m’a fait penser à Sonámbulo, avec cette conjugaison d’image et de son, assez ludique malgré l’aspect tragique même de ce qui est raconté.  

Et j’ai essayé de renforcer la narration dans celui-ci.

Pour ce qui est une adaptation d’une nouvelle. Il y a-t-il eu un désir d’adapter la nouvelle  en particulier, d’assurer une fidélité au format original, avec la narration ? Les précédents courts mettaient surtout l’accent sur la thématique.

Pas tellement. C’était surtout le concept, cette parabole qui m’a intéressé. C’est intéressant de se rendre compte qu’au niveau des idées, on fait finalement toujours le même film en y ajoutant des couches supplémentaires pour arriver à une synthèse de style.

Et au niveau formel : le cadrage, qui commence sur un genre de 1:33, passe ensuite à un format carré, ce qui est amusant quand on sait que la convention pour représenter la vision humaine penche vers le scope.

C’est un choix métaphorique, car lorsqu’on se concentre sur le présent, que l’on fait abstraction de ce qui nous entoure, on réduit notre champ de vision à ce genre de 4:3. Le présent est donc toujours très cadré, petit, très limité.

Je voulais enfermer le spectateur dans cette notion, et de savoir que le reste de l’écran de cinéma serait noir, que cet espace normalement occupé revienne au public. C’est un format que j’aime beaucoup et que je trouve très naturel. Je sais que ça ne fait pas “cinéma” mais je le trouve intéressant.

Son ratio est plus pur et se rapproche du nombre d’or de la renaissance. Je voulais limiter la vue du spectateur, le mettre dans une boite.

Je me suis aussi posé la question car Guillermo Del Toro, également présent cette année, affectionne aussi ce type de format d’image car c’est un format qui lui permet d’éviter de couper ses décors et la verticalité induite par le plateau qui ne rentre pas forcément dans l’horizontalité d’un scope.

On dit qu’on est obsédé par le scope, mais je ne pense pas que c’est vrai. Notre vue réelle est carrée, comme dans une boite, avec les notions de gauche, droite, haut et bas, et ce point de vue carré est bien plus naturel que l’écran extra-large.  

Un choix très utilisé pour favoriser l’immersion. Sans parler de la conformation aux standards industriels. Au départ, l’écran de télévision était carré, et ça ne posait de soucis à personne.

Oui, et j’adore les vieux écrans de télévision ayant ce format, ce qui explique aussi le format de Vaysha l’aveugle.

En parlant d’immersion, êtes-vous intéressé par la réalité virtuelle pour un prochain film ?

Je vais vous dire un secret (rires) Vaysha, l’aveugle existe en VR, mais ce n’est pas le format avec lequel j’ai décidé de venir au festival et pour le présenter au gens, car le procédé est si spécifique que ce dernier aurait écrasé le message du métrage et je ne veux pas ça. Donc la version VR serait disponible pour celles et ceux qui veulent l’essayer, mais plus tard.

Il était naturel que le film existe dans ce format, mais cette version VR passe après. Vaysha a tout d’abord été conçu comme un film et non pas comme un projet relié à la réalité virtuelle. Je vois cette version VR comme une expérience complémentaire.

Ah, on se pose pas mal de questions sur la VR cette année, Coralie s’est consacrée à ce qui se passe sur le festival, ça peut être intéressant.

Et peut-être que l’année prochaine nous montreront Vaysha  en VR et qu’on se retrouvera pour en parler ? (rires)

La place du relief est importante dans votre filmographie, et j’ai lu qu’on vous avait demandé de revenir sur un de vos courts pour le transférer en relief…

Oui, c’était sur Tower Bawher. Tous les autres courts ont été pensés en relief et pour Vaysha c’était un film dès le début pensé avec la 3D, puisqu’on a ici un jeu avec l’oeil gauche et l’oeil droit donc tout ça m’a fait penser à une certaine interactivité, et de raconter cette histoire avec ce côté interactif et donc d’utiliser comme outil le relief.

Pour moi, l’usage de la 3D se fait de manière littérale, en accord avec la narration du film, et si vous me demandez quel est le format de référence de Vaysha l’aveugle, c’est la 3D, mais pas n’importe laquelle : la 3D relief anaglyphe, à regarder avec les fameuses lunettes aux filtres rouge et vert, puisque ça suit l’histoire.

Donc peut être que nous diffuserons, avec l’ONF, cette version ultérieurement .

Merci à vous !

Merci

Cette interview a originellement été publiée dans le webzine Annecy 2016, consultable ici. Tous mes remerciements à Nadine Viau pour la mise en relation et à Theodore Ushev pour son accessibilité. Le court-métrage Vaysha, l’aveugle est visible sur Arte.tv jusqu’au 26 mars 2017.


Nicolas

Éditorialiste et contributeur occasionnel. Amateur de toutes formes d'animations. Adore fureter sur l'internet avec sa lampe frontale pour dénicher des raretés animées. Écrit ses autres lubies et obsessions pop-culturelles sur Grawr.fr

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