[Critique LuxFilmFest 2018] L’Île aux chiens.

Neuf ans après Fantastic Mr. Fox et trois ans après la nouvelle que Wes Anderson  travaillait sur un nouveau long-métrage animé, nous avons enfin pu poser les yeux sur Isle of Dogs (en français, L’Île aux chiens), déjà lauréat d’un Ours d’argent après être entré dans l’histoire du festival allemand en étant le premier film d’animation à faire l’ouverture de la Berlinale. C’est donc après une longue journée passée au Luxembourg City Film Festival, majorée d’une heure et quart, qu’il faut désormais de se remettre du dernier né du réalisateur texan.

En raison d’une épidémie de grippe canine, le maire de Megasaki ordonne la mise en quarantaine de tous les chiens de la ville, envoyés sur une île qui devient alors l’Ile aux Chiens. Le jeune Atari, 12 ans, vole un avion et se rend sur l’île pour rechercher son fidèle compagnon, Spots. Aidé par une bande de cinq chiens intrépides et attachants, il découvre une conspiration qui menace la ville.

(From L-R): Edward Norton as “Rex,” Bob Balaban as “King,” Liev Shreiber as “Spots,” Bill Murray as “Boss,” Jeff Goldblum as “Duke” and Bryan Cranston as "Chief" in the film ISLE OF DOGS. Photo Courtesy of Fox Searchlight Pictures. © 2018 Twentieth Century Fox Film Corporation All Rights Reserved

La horde (presque) sauvage

On retrouve dans l’esthétique de L’Île aux chiens tout l’univers de Wes Anderson, encapsulé dans ses idiosyncrasies habituelles, au service d’une histoire aux fondations bien plus dramatiques, rappelant un certain nombre de ses films live, ici magnifiés par l’usage de la stop motion, ce qui renforce encore l’impression que son précédent, l’excellent Grand Budapest Hotel, aurait pu être un film tourné avec cette technique. Aimant tourner avec les mêmes personnes, Anderson ramène avec lui le chef opérateur Tristan Oliver, Adam Stockhausen au production design, Alexandre Desplat à la musique, rejoints par le directeur artistique Curt Enderle (Les Boxtrolls) et Gwenn Germain (l’hommage discutable et polémique Celles et ceux des cimes et des cieux) aux commandes de l’animation 2D qui parsème les écrans de télévision.

Même punition pour le casting puisqu’on retrouve une grande partie des fidèles : Harvey Keitel, Tilda Swinton, Bob Balaban, Jeff Goldblum, Bill Murray et Edward Norton soutiennent les nouveaux venus que sont Bryan Cranston, Liev Schreiber, Greta Gerwig, Frances McDormand, Scarlett Johansson tandis que le reste du casting asiatique, incluant jeune Koyu Rankin dans le rôle d’Atari, dialogue en japonais, jamais sous-titré, parfois traduit par des personnes ou des machines. un principe qui fait primer les situations sur les dialogues dans de nombreuses séquences, alors même que le script écrit par Anderson sur une histoire de lui-même, Roman Coppola, Jason Schwartzman et Kunichi Nomura (qui est aussi la voix du Maire Kobayashi) multiplie les dialogues truculents.

Bryan Cranston as "Chief," Bob Balaban as “King,” Koyu Rankin as “Atari Kobayashi,” Bill Murray as “Boss,” Edward Norton as “Rex” and Jeff Goldblum as “Duke” in the film ISLE OF DOGS. Photo Courtesy of Fox Searchlight Pictures. © 2018 Twentieth Century Fox Film Corporation All Rights Reserved

A boy and his dog(s)

Ce que le résumé n’énonce pas, c’est l’ambiance paranoïaque et à la limite du fascisme (une amorce qui date de Grand Budapest Hotel) qui agite la préfecture de Megasaki, où les chiens n’ont plus droit de cité en raison d’une mystérieuse maladie qui tombe à point pour le Maire Kobayashi, dont la résistance au lavage de cerveau n’est réduite qu’à un groupe d’étudiants amoureux des chiens mené par la jeune étudiante expatriée Tracy et un groupe de scientifiques proche de trouver un remède au fléau. Une violence de fond qui évoque la déportation, la pollution, la manipulation des masses sans pincette, alors que le traitement figuratif de l’action est un plus cartoon, mais à peine, les effets de cette violence restant présents : la maigreur et le regard parfois halluciné des chiens, le morceau de métal coincé dans le crâne d’Atari, les chiens victimes d’expérimentation et plus généralement les regards et les attitudes des personnages animés à l’écran sont d’une justesse à pleurer.

La structure chapitrée est évidemment de retour, habillée de tournures plus inhabituelles qui provoqueront le rire comme une grande émotion, et c’est un assaut perpétuel de rupture de tons qui rythment le métrage, tout autant que les dialogues ou la musique météorique composée par Desplat est entrecoupée par une sélection de musique originales, depuis une citation des Sept Samourai jusqu’à « I Won’t Hurt You » du West Coast Pop Art Experimental Band, dans une émulsion que peu de réalisateurs savent maîtriser sans faire passer leur film pour un jukebox coincé sur aléatoire.

« Spotsu ! Spotsu ! »

L’incompréhension entre les chiens et le jeune et énervé Atari, accentuée par leur attente stoïque, tout comme l’explosion de colère de Tracy lorsqu’elle rencontre le personnage de Yoko Ono (tout simplement appelé Dr… Yoko Ono), rappelle les deux héros de Moonrise Kingdom qui se battaient contre les adultes pour se construire un fragile et bref univers en marge de celui, gris et pénible, de leurs aînés. Point de ça dans l’Île aux chiens, où les enfants résistent de tout bois pour préserver ce qu’il aiment, dans des actions et des émotions combatives qui feraient passer les animaux de Fantastic Mr Fox pour des animaux plus que civilisés. Les contrepoints humoristiques ne manquent jamais, et tout comme l’admirable sens du détail de la réalisation, rendent l’œuvre aussi admirable que prévu, si toutefois vous êtes client de ce langage si particulier qu’a développé Anderson depuis Rushmore (car je déduis que depuis Fantastic Mr Fox, n’avez pas dû chômer en tant que spectateur.. non ?).

Car les esprits chagrins (et le monde n’en manque pas) qui sont restés de marbre devant le cinéma de ce réalisateur risquent de renouveler l’expérience, toute la panoplie de ses tournures répondant présent, ce qui leur fera dire avec dépit : « Anderson fait du Anderson. » Oui, avec une filmographie aussi singulière mais toute entière consacrée à ses fétiches visuels, L’Île aux chiens fait figure de nouveau macaron avec une nouvelle saveur dans la vitrine du pâtissier. Attention, le contenu du film pourrait passer au-dessus des moins de 10 ans, à qui l’introduction par Fantastic Mr Fox avant de laisser passer quelques années est plutôt recommandé.

Des chiens qui gagnent un ours ? Légitime pour cette Île aux chiens qui, à défaut d’achever le débat sur le côté sérieux de l’animation en tant que médium, nous prouve que l’animation d’auteur est bien vivante, reconnue par ses pairs et en bonne santé, comme le prouve ce parfait exemple, dont la publicité et l’aura de ce prix officiel lui permettra d’être vu par le plus grand nombre, et peut-être même par des non-amateurs d’animation.

Nicolas

Éditorialiste et contributeur occasionnel. Amateur de toutes formes d'animations. Adore fureter sur l'internet avec sa lampe frontale pour dénicher des raretés animées. Écrit ses autres lubies et obsessions pop-culturelles sur Grawr.fr

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