Petites et Grande Histoire de « Mon yiddish papi » avec Éléonore Goldberg – l’interview.

Après une première au festival d’Ottawa et une présence aux Sommets de l’animation de Montréal, Mon yiddish papi, coproduit par l’ONF et Picbois Productions et réalisé par Éléonore Goldberg fait son entrée dans la sélection du London International Animation Festival. Une bonne occasion pour échanger avec la réalisatrice autour des thématiques de ses courts-métrages.

Une jeune femme décide de ne pas répondre à un appel téléphonique de son grand-père, sans savoir que ce sera le dernier. Après la mort de celui-ci, submergée par la culpabilité et les regrets, elle peine à trouver le sommeil. Elle se souvient alors de cette promesse faite jadis : celle de dessiner les aventures de son grand-père, résistant durant la guerre.

Grâce à la magie de l’internet, j’ai pu longuement discuter avec Éléonore Goldberg de la place de l’intime dans la grande Histoire, de l’importance de la musique dans ses œuvres mais aussi… d’érotisme.

Autoportrait d’Éléonore Goldberg.

Dans Errance et Mon yiddish papi, on retrouve la thématique de l’histoire intime liée à la grande Histoire. Comment as-tu travaillé cette thématique ? Y a-t-il eu un lien créatif dans la conception entre ces courts-métrages ?

Eléonore Goldberg : Je pense que oui, déjà au départ, j’ai tendance à avoir un rapport un peu physique à l’animation, même si c’est un travail considéré comme statique avec la planche à dessin. j’ai tendance à entrer dans une transe physique quand je dessine. Il y a aussi le fait que je me prends moi-même en référence, ou je demande à des personnes de bouger et je les prends en photos ou les filme, il y a donc ce rapport-là au corps dans le processus créatif.

Par exemple, pour Errance mon idée de départ était d’animer une personne dans une douche. Après ça s’est déployé vers le sujet de l’immigration, mon but premier était la douche avec cet instant qui retombe et après ça s’est ouvert sur mon histoire, l’histoire de ma famille mais aussi de ces grands mouvements d’immigration.

Pour Mon yiddish papi, au tout début, au lieu de lire, la jeune femme devait être dans son bain. Finalement, ça a changé, je ne voulais pas faire le même début qu’Errance car ça pouvait prêter à confusion, mais il y a toujours ce désir d’être dans un endroit physiquement chaud et sensuel et puis qu’une histoire se produise.

Oui, la couverture possède cet aspect sensuel, rond et chaud, un peu comme un doudou…

Effectivement, avec le tissu qui est chaud et l’aspect tissage. La danse aussi compte beaucoup quand je dessine, je mets mes dessins autour de moi et je marche dessus sur de la musique.

Concernant la voix intime, j’ai vu que ce n’était pas ta voix et que tu as travaillé avec la comédienne Evelyne de la Chenelière. Quelle a été ta relation avec elle pour porter cette voix très personnelle ?

Au début, j’ai essayé de m’enregistrer et je n’aimais pas ce que ça donnait, je me trouvais trop pleurnicheuse, trop émotive en parlant et je voulais avoir plus de distance. Je n’aimais pas le son de ma voix.

Puis j’ai entendu Evelyne dans une vidéo pour sa pièce de théâtre “Lumière, lumière, lumière”. Cette présentation, faite pour inciter le public à voir son travail m’a beaucoup plu. Elle avait un ton grave et posé, c’était ce que je recherchais. Je ne voulais pas quelque chose de plaintif, ni trop aigu. Je souhaitais quelque chose de presque reposant, en fait. Je l’ai ensuite contacté, présenté le texte, elle m’a fait des propositions et on a travaillé ensemble sur les modifications de la narration.

J’avais déjà présenté le texte à Catherine Mavrikakis, qui est une auteure. Elle m’avait fait des suggestions sur la narration et quand Evelyne est entrée en production, on a fait des tests d’enregistrement de sa voix. On a ensuite enregistré avec l’appui de deux directrices de plateau, ça a été très bien et très vite. Il fallait toujours garder la ligne pour que ce ne soit pas trop émotif. Avec un grand-père et sa petite fille, je ne voulais pas que ce soit larmoyant. On ajustait l’émotion à chaque phrase pour ne pas avoir cet effet de récitation.

Après la voix, parlons de la musique. La musique prend une grande place dans tes courts-métrages avec Musique de chambre et aussi dans Mon yiddish papi, quelle place prend-elle dans ton processus créatif ? Est-ce que c’est plutôt d’ordre ludique ?

Je pense qu’il m’arrive d’avoir des idées fixes sur certaines musiques, j’en ai qui me tournent dans la tête quand je travaille. Lorsque j’écoute de la musique, ça m’arrive d’imaginer des films. Quand je dessine, je n’en écoute pas nécessairement mais je vois une musique que j’ai en tête.

Peut-être parce que j’ai grandi avec beaucoup de musique et que celle-ci s’accroche à des moments, à des personnes, ce qui peut donner naissance à des films, les miens étant plutôt autobiographiques, il me paraît donc logique que la musique y soit présente. Pour mon Yiddish Papi, c’est le titre “Ma Yiddish Momme” qui m’a donné l’idée du film et ça ne m’a pas quitté. Je n’ai même pas pu me séparer de l’idée du titre.

Tes dessins sont très marqués par l’utilisation de l’encre et du papier. Comment s’est passé le passage entre illustration et animation, notamment avec ces transitions entre le côté charnel et historique ?

Je travaille l’encre et le papier depuis mes dix-huit ans, c’est un peu mon médium de prédilection. Concernant l’animation, c’est une jeune femme que j’ai rencontré dans un programme qui m’a dit que mes dessins à l’encre seraient beaux en animation. Pour ce qui est des métamorphoses, j’improvise. Je sais quand auront lieu les transitions et les coupes mais je me laisse le droit d’improviser sur la forme qu’elle vont avoir : est-ce qu’il va y avoir de la couleur ? Est-ce qu’elle sera plutôt abstraite ?

Souvent, je me sers de la métamorphose pour marquer des changements d’époque, de lieu ou quand on passe d’un espace à un autre. Concernant mon travail avec l’ONF sur ce film, ils connaissaient mon court Errance et il fallait que ce soit plus figuratif, avec un scénario écrit. J’ai donc gardé ces figures de style pour les changements d’époque afin de ne pas perdre le spectateur. Je n’ai pas pu improviser autant que j’aurais voulu mais c’était nécessaire pour garder une clarté dans le film. Sinon, je serais partie plus loin et l’histoire aurait été mal comprise.

C’était déjà difficile de créer de l’attention autour d’un geste apparemment simple comme celui de ne pas ouvrir une porte, alors créer de l’attention autour de de ce moment-là ! En en faisant trop, j’aurais certainement trop détourné le spectateur.

Dans Mon yiddish papi, on retrouve à la fois le contexte des rafles et la naissance de la figure du résistant avec ton grand-père ce qui résonne fortement dans l’actualité. As-tu eu des retours sur l’aspect politique durant les sommets de l’animation ? Comment est-ce que tu le vis de ton côté ?

Je pense que cela vient du sujet du film, mon grand-père a échappé à la rafle du Vel’Hiv et je suis obligée de faire avec ce contexte. Il faut dire que c’était aussi le premier moment de résistance, celui où il a résisté à la peur de son père. Ce n’était pas une résistance face à un ennemi mais face à la peur, et d’une certaine façon à la soumission. J’avais trouvé ça très beau et je n’arrivais pas à me figurer comment cela c’était vraiment passé, je savais juste qu’il avait empêché son père d’ouvrir la porte. Je n’avais pas d’autres informations, je ne savais pas ce qui s’était réellement passé.

Ensuite, il est devenu résistant et il a fait des faux papiers. Cet aspect politique là vient naturellement avec le film et je pense que de mon côté si je dois avoir un engagement politique ça passerait plutôt par mes films. Je ne suis pas une âme particulièrement militante en terme de manifestation, dans la rue, je suis plus à l’aise avec ça dans mon travail artistique.

C’est vrai que j’ai tendance à m’intéresser aux sujets autour de la guerre parce que ma famille a été très marquée par ça. Puis, le fait d’avoir le droit de s’exprimer, la liberté d’expression, un peu comme ce que j’avais fait avec Jafar Panahi. L’exil, l’immigration, le fait d’avoir un chez-soi viennent avec l’expérience familiale et sont des sujets qui me touchent.

Je n’ai pas eu de retours particuliers aux Sommets de l’animation, mais le devoir de mémoire et l’histoire de la Shoah m’ont happée quand j’avais seize ans et ça ne m’a plus quitté. La question qui m’est revenue beaucoup pendant la création du court-métrage, c’est que nos grands-parents ont vécu la guerre dans leurs chairs et ont parfois perdu des proches, mais comment font les générations futures qui ont ou n’ont pas ces histoires pour faire ce très important devoir de mémoire ?

Comment puis-je remplir pleinement ce devoir de mémoire alors que je n’ai pas vécu ces événements, est-ce que je suis une imposteure ? C’est à la fois un poids et une fierté, quand j’étais adolescente, j’en étais fière puis avec les années c’est devenu plus lourd dans mon esprit. Je pense que le film sert aussi à faire de la place pour d’autres choses, d’autres sujets.

Justement, j’ai vu sur ton blog que tu préparais un court-métrage érotique. Quels sont tes projets futurs ? As-tu des esquisses que tu pourrais évoquer ?

J’aime alterner des sujets lourds avec des projets érotiques, ça faisait longtemps que j’en avais pas fait. Depuis Musique de chambre qui était érotique, et aussi un fanzine de bande dessinées Rendez vous à…, après Mon yiddish papi, j’avais envie de m’amuser un peu. C’est un projet que j’ai commencé il y a longtemps, je l’ai fait toute seule sans trop de moyens et j’ai Stéphane Calce qui va me composer de la musique jazzy. J’ai hâte que ce soit terminé.

Sinon, j’ai un autre projet d’animation qui va commencer en janvier-février 2018 qui s’appelle Kinshasa,  est inspiré de mon enfance au Zaïre et au Congo, qui sera produit par L’Embuscade Films. Ce sera un peu plus coloré mais toujours avec un fond politique, parce qu’à l’époque où j’y étais, c’était 1993-1995 et au moment où je suis arrivée il y a eu les pillages. Il y a toujours de la violence et de la guerre, cette fois, ce sera vu au travers des yeux d’une petite fille qui n’est parfois pas consciente de tout, même si à sept ans, on commence à comprendre ce qu’il se passe.

Source images : site officiel d’Eléonore Goldberg.

Un grand merci à Nadine Viau de l’ONF pour l’organisation de l’entrevue.

Muriel

Podcastrice, rédactrice, amatrice de curiosités et bizarreries animées. Vous pouvez aussi m’entendre faire grawr sur Grawr.fr


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